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Visite
au mémorial
de Caen
Impressions et sensations
d'une stagiaire
Entassés
dans le hall, nous regardions les murs en attendant un guide . " Je me
demande ce que nous allons faire ici ?" dit la slovaque. Mon regard se
dirigea vers une inscription sur le mur : Guerre mondiale. Guerre
totale. Je souris. Etait-ce une réponse à la question de la slovaque
? Une idée germa. Et si j'écrivais mes impressions ? Je regardai autour
de moi. Et les stagiaires étaient attroupés dans un amalgame de nationalités.
Je demandai à mon voisin sa nationalité : " Français, de l'Alsace précisément
", je ris. L'Alsace a connu la guerre. Une pyramide en verre devant moi
et la slovaque avec son éternelle question. " Tu ne vois pas que j'écris
?"
"Pardon ", dit-elle.
" ça va petite mère ?" "Dis plutôt mère-grand " répondis-
je, piquée dans mon amour propre face à cette jeune stagiaire de l'âge
de ma fille. " C'est très normand ce que je te dis là
", releva-t-elle d'une voix traînante et nasillarde. Je lui souris et
relevai la tête, intriguée par l'avion accroché au plafond. Un Typhon,
avion de chasse britannique. La cible était multinationale. Je pensai
au moment où nous devrions nous jeter à plat ventre ou courir aux abris
quand le guide annonça : " vous allez commencer par la partie muséographie
".
L'hélice commençait à tournoyer, le moteur à ronfler. Je regardai avec
angoisse les bombes alignées en dessous des ailes de l'avion. Personne
dans le groupe ne sembla préoccupé outre mesure par cet engin qui planait
au dessus de nos têtes. Il me semblait voir l'aviateur rire aux éclats,
dans un rire de déraison propre aux combattants lors de l'affrontement
final. Je courai pour pénétrer dans l'abri. Le guide avait parlé de jour
J , de bataille, de guerre et j'étais plus sûre d'échapper aux tirs de
cet avion . Je n'y échappai pour ainsi dire que pour mesurer l'ampleur
des dégâts, le nombre de victimes dans le monde. Un million huit cent
mille en Allemagne, un million sept cent mille en Russie, un million trois
cent mille en Autriche, sept cent quarante mille au Royaume-Uni, sept
cent mille en Italie, cent dix mille aux Etats-Unis et quatre cent mille
victimes belges. La première exposition était intitulée : " la faillite
de la paix ". C'était bien dit. Tout peut faire faillite, même la paix.
Et les dates défilèrent devant mes yeux : Moscou 4 mars 1919, le 20/06/1919
Traité de Versailles, le 10/01/1920 Pacte de la Société, 12/03/1921 le
traité de Riga fixe la frontière de la Russie. En 1922 la France chante
la Java. Le 15 octobre 1925, le traité de Locarno fixe le statu quo des
frontières occidentales de l'Allemagne. En 1927, Staline s'impose seul
maître de Russie ; le 27/08/1928 le Pacte Briand Kellogg met la guerre
hors la loi. Et c'est la crise en 1929 ; le crash boursier né en Amérique
va se propager au reste du monde. Le 13/07/1931 c'est la faillite financière
de l'Allemagne.
Et je regarde, impuissante
la misère s'étendre comme la peste sur les photos noir et blanc de l'exposition.
Puis le 18 septembre 1931 c'est l'agression japonaise en Mandchourie chinoise.
Et le 30 janvier 1933 Hitler devient chancelier à Berlin. Et Hitler se
tient droit devant ses hommes. Malheur à celui qui ne dirait pas " Heil
Hitler !". La croix gammée et le drapeau allemand sont aux premières loges
des tableaux.
Et la guerre continua.
Le 3/10/1935 l'armée italienne pénètre en Abyssinie. Le 7/03/1936 Hilter
remilitarise la Rhénanie. Le 17/07/1936 il y a un soulèvement contre la
République espagnole. Le 01/11/1936, c'est la proclamation de l'axe Rome/Berlin.
Le 7/07/1937 la guerre sino-japonaise. Le 12/03/1938 l' Autriche est rattachée
au troisième Reich. Le 29/09/1938, à la conférence de Munich, la France
et la Grande-Bretagne acceptent le démembrement de la Tchécoslovaquie.
" C'est la première fois que l'on parle de la Tchécoslovaquie " me dit-elle
avec son accent slave. Je la croyais morte sous les bombardements. Je
la regarde sans expression. Elle dérange mes dates prises dans la pénombre.
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Le 15/03/1939, la Bohême et
la Moravie sont occupées par les Allemands. Le 23/08/1939, c'est la signature
du Pacte germano-soviétique du Ribbentrop et Molotov en présence de Staline.
La tête me tournait de tous ces traités, de tout ce sérieux d'hommes harnachés
de leurs grades, des leurs décorations et qui ne prévoyait rien de bon.
En effet nous entrâmes dans les années noires et ce fut une mobilisation
générale. Soixante et un millions d'habitants ajoutés aux troupes indigènes
vivant sous le colonialisme. Je cherchai mon beau-père parmi les photos.
Ce serait vraiment extraordinaire de l'amener ici et de lui dire : " regarde-toi
!". Lui qui aime tellement raconter sa bataille sur le Mont Pacino ou
en Alsace.
Mon père, lui, nous conte toujours en riant aux éclats son engagement
dans l'armée française: " aux premiers exercices d'entraînement, l'armistice
fut signé" avait-il dit à mon mari qui porte l'uniforme. Cinquante-huit
régiments de troupes indigènes dont dix-sept sénégalaises. Un million
d'hommes périt. La guerre s'arrêta là pour moi. Je débouchai tout de même
dans le couloir de la mort où des bougies éclairaient des tableaux de
martyrs juifs.
Aussitôt sortie à la lumière une jeep réelle pétarada dans ma direction
et découvrit tout un arsenal de guerre. Des fusils US carabine M1, submachine
calibre 45, des baïonnettes allemandes, pistolets 38 avec chargeur gewehir
43 et des grenades comme des œufs de Pâques : grenades quadrillées, grenades
à manches, grenades œufs.
" Turn in your ideas To do it Better faster " hurla un soldat sur l'affiche.
Et je vis un char. L'aïeul de l'actuel. Je suis déjà montée sur un T54
. Un autre plus récent aussi. Américain. Au sud du Maroc. Avec mon mari.
Celui-ci est numéroté USA 6329. Il n'a pas de canon mais il a des chenilles.
Un petit bruit continu me titilla l'oreille. Un télé-imprimeur-transmetteur-récepteur
modèle Creed 1940 lançait des messages à travers le mémorial de Caen sous
le doigt impatient du soldat. Des messages sur tous les murs : Guerre
mondiale, guerre totale. Un cargo surgit de je ne sais où sur l'océan
- Henri Kaiser propriétaire des chantiers navals venait de le mettre
à flots. Il en fabriquait un tous les douze jours pour les besoins de
la guerre. Et le gigantesque porte-avion -Intrepid- souligna l'horizon
sans bruit. Il était long de 267,21 mètres, large de 45, avait une vitesse
de 33 nœuds, un effectif de 3240 hommes et pouvait transporter 70 avions.
Décidément toutes les armes de guerre étaient au rendez-vous. Un U. Boot
allemand pouvant transporter 14 torpilles ou mines, un canon de 88 millimètres
et une mitrailleuse de 20 millimètres
.
Et nous arrivâmes au jour J . " Pourquoi le jour J ?" me demanda une brésilienne.
Chez nous on dit D. Day. Et mon esprit s'illumina. D comme Day et J comme
jour. Bonne réponse. Je suis bêtement contente de cette trouvaille. Nous
sommes entrés au cinéma pour voir la guerre comme une distraction alors
qu'il y a encore la guerre dans plusieurs parties du globe. Au Kosovo.
Au Liban. En Israël... Et sur le double écran ils ont fait la guerre pour
nous. Ils ont embarqué d'un côté sur un bateau, de l'autre ils ont débarqué
devant un blockaus. Des chaînes. Des troupes. Des rails. Des hommes. Des
vagues. Des engins amphibies. Des avions. Des filets. Des sentinelles.
Des messages. Branle-bas de combat. Des avions. Des sirènes. La guerre.
L'horreur. Des orgues de Staline. Des abris. Un couvre-feu. Des bombes.
Le débarquement. Le débarquement. La guerre à gauche. La guerre à droite.
Sur l'écran. C'est fini. Nous sommes un peu déçus. Nous aimerions, j'aimerais
que la guerre continue, que le film continue pour nourrir les sensations.
Malika
Chébani (Maroc)
Pour aller
plus loin ....
http://www.memorial.fr
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